Voyage intérieur

Échouer, cette lumineuse opportunité

Etre humble et honnête, c’est également partager mes doutes, mes moments de faiblesses, mes abandons, et dirons-nous, mes échecs avec vous. J’ai arrêté mon doctorat après deux semaines de cours. Une nouvelle lancée comme une bombe dans ma vie, et dans la vie de mes proches. Etre humble et honnête, c’est accepter l’évidence.

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Pendant ces deux dernières semaines, j’ai été projetée dans un monde très différent de ce que j’ai pu connaitre jusqu’ici, notamment depuis mon année de voyages. Il y a un océan d’éléments et de raisons, soutenus par des dizaines de micro-déclencheurs, qui m’ont poussée à prendre cette décision rapide mais réfléchie. Je crois que la raison la plus évidente, la plus claire, la plus profonde et la plus intense était ce sentiment, que dis-je, cette sensation intérieure grandissante, palpable, d’être complètement à côté de la plaque. Ne pas être à ma place. Je n’arrivais pas à concevoir comment j’allais pouvoir calquer ce que je suis avec le monde de la recherche. Incapacité omniprésente de projection. Devant cette incompatibilité quasi-biologique, physiologique, logique, je ne pouvais adapter ce que je suis à ce que demande et attend ce monde de moi. J’avais l’impression de vouloir faire entrer une forme informe, une sorte de cercle épineux, imparfait, changeant, avec des cavités et des excroissances qui ne demandent qu’à s’étendre, dans un carré parfait. Un carré qui éventuellement aurait pu se contraindre à devenir un rectangle ou un trapèze. Nos deux flexibilités étant limitées, j’avais beau pousser, transformer, attendre que ça passe, il n’y avait rien à faire. Je me reprenais en pleine face ma propre forme informe me laissant devant ce carré parfait qui me défiait, me stressait, m’en demandait déjà trop.

Mes yeux cherchaient un indice pour me guider, et aussi loin que mon regard pouvait porter à l’intérieur de ce carré, il n’y avait qu’une infime lumière qui pouvait éventuellement m’apporter un peu d’espoir. Lumière trop lointaine, trop faible, dont le chemin d’accès était si difficile et demandait tellement de sacrifices et d’énergie, que cela était au-dessus de mes forces.

Bien sûr, mon premier réflexe a été de prendre sur moi, d’intellectualiser, de ramener tout ça dans ma tête, dans le concret et le visible, d’autant plus que c’est un monde dans lequel le mental a la primeur. Déjà que j’ai cette tendance naturelle à me loger dans cette partie plus accessible de mon être, plus développée car plus exercée et sécurisante en apparence, ce carré n’a rien fait pour arranger les choses. Une tête sur une tige. Une tête coupée de son ensemble, de son corps, de la matière, du reste du monde. Des mondes. Se faire une raison. Se forcer à aimer ça. Une sorte de mariage forcé, on s’y fait avec le temps. S’inventer un tas d’excuses pour entrer malgré tout dans le cadre établi « il faut se laisser le temps, c’est le seul moyen, ça va t’apporter tellement de choses, c’est ta seule façon d’apprendre sur ce que tu veux apprendre, c’est ta seule façon d’être crédible et légitime, il n’y a pas d’autres issues… ». Passer des nuits à penser, à prendre des cachets pour trouver le sommeil, des journées sans plaisir à enchainer les tâches demandées.

Et devant tant de raisons intellectuelles, le corps doit prendre le dessus pour se faire entendre. Comme il le fait à chaque fois, puisque je ne l’écoute pas lorsqu’il me prévient gentiment, en douceur, en chuchotant. Alors, contraint et forcé, il se met à augmenter la portée du message, à hausser la voix, à hurler puisque je n’entends toujours rien. Je m’effondre une fois, sur le sol de mon appartement, traversée par des spasmes de pleurs, de colère, de tristesse, de solitude, de peur. Désarmée, ne sachant quoi faire face à tant de mal-être, face à cette situation sans issue. « Ca va passer, pleure un bon coup, vide toi et ça va passer ». Je continue à aller en cours, à faire ce qu’on me demande, à lire des articles sur les recherches des autres dont les découvertes m’intéressent d’ailleurs, ce n’est pas le sujet. C’est la façon d’appréhender l’acquisition de ce savoir qui ne me convient pas, cette passivité, cette distance, cette froideur, ce sentiment de n’être utile à personne à lire tout ce que la littérature scientifique a découvert assise sur ma chaise. « Ce n’est que la première étape, il faut bien apprendre des autres pour être capable de retranscrire, innover, et transmettre à ton tour », c’est vrai.

Ma mère m’appelle, une fois, deux fois. Je lui dis que c’est difficile, que j’ai du mal à me retrouver là-dedans mais que je vais me laisser le semestre. Je craque et l’entends dire au bout du fil « qu’est-ce qu’on peut faire pour t’aider ? ». Je me retiens d’exploser encore un peu plus fort en sanglot car mon cœur vient de vibrer à ces mots que je n’ai jamais entendus de sa bouche, prononcés de cette façon précise. Vibration de bonheur qui capte l’étincelle de ces quelques mots aux intentions précieuses. Ca, c’est la pure essence de l’écoute active, l’empathie, la communication non violente. Elle a compris, elle l’a, ça y est. On y est. Lumière au travers du tunnel sombre que je traverse, et que nous avons parfois traversé ensemble. Parenthèse qui me conforte à incarner cette phrase difficile à croire souvent « Ne dites pas que les gens ne changent pas. Les gens changent sans cesse, tous les jours, à chaque instant, sous l’influence de centaines de milliers de micro-évènements. Les gens changent au contact des autres, auprès de l’authenticité que l’on dégage. Arrêtez de dire que les gens ne changent pas, à ce moment précis où vous le pensez, vous les enfermez dans une cage qui est en réalité la vôtre où rien ne peut évoluer. »

Les jours passent et je me sens comme marcher à côté de ma vie. Moi qui avais été portée par des flots si puissants et sereins, qui avais connu le haut de la vague, qui surfait avec les dauphins au coucher du soleil avec le monde entier pour vision, reliée à toutes mes sensations intérieures et extérieures, en conscience, alignée et cohérente, confiante. La vague est passée. Je me retrouve sur la planche à ramer vers l’horizon, à la recherche de la prochaine. J’ai du sel dans les yeux, j’ai bu la tasse une ou deux fois, j’ai mal aux bras à force de pagayer et le ciel s’assombrie au loin. Ça gronde autour et tout devient très sombre, j’ai du mal à voir dans l’obscurité naissante. Des formes étranges bougent autour de moi, mon cœur s’affole, mes pieds s’agitent un peu plus pour prendre de la vitesse. Pourtant j’ai l’impression que je me rapproche de plus en plus du danger et de l’incertitude. Alors que mon corps me dicte de faire demi-tour, de rentrer, de choisir une autre voie, ma tête insiste et persévère : « On m’a dit que la prochaine vague était vers le large, et non pas de l’autre côté, certainement pas. Cœur c’est complètement illogique ce que tu me racontes là, enfin, sois un peu rationnel ! On ne trouvera jamais rien de l’autre côté ! Tu es faignant et tu manques tellement de courage, tout n’est pas facile dans la vie. Parfois, il faut insister, parfois il faut en découdre avec les difficultés ! » Je continue de m’éloigner de la rive entrainée par des courants contraires. Et là, c’est la vague de trop, elle montait devant moi, je l’ai vue qui prenait de la hauteur, mais j’avais beau tirer sur mes bras pour avancer, quelque chose me retenait au creux de la vague. Toute la puissance de l’océan s’est abattue sur moi. Des tourbillons m’ont entrainée vers le fond, comme si le sable m’attrapait par les pieds et tirait. Abattue et perdue.

Le corps qui s’exprime. Trop fort. Puisque je n’ai pas encore compris qu’il fallait l’écouter attentivement et minutieusement. Sur-réagir puisque la violence est le seul message que je comprenne. Malgré tout ce qu’on a voulu me transmettre, mes stages, mes ateliers, les personnes bienveillantes et à l’écoute qui m’ont entourée et guidée ces dernières années, je n’ai pas encore appris à écouter mon corps. A détecter ses appels. C’est pourtant d’une clarté édifiante : ne pas se sentir à sa place, coupée de son propre corps, tel un automate qui obéit à des lois externes. Je donne tellement d’importance et de place à mon mental et à mon égo. J’ai bien appris la leçon donnée par la société d’aujourd’hui. Il ne faut pas s’étonner que des mouvements naissent de partout pour se reconnecter aux savoirs ancestraux qui ne considéraient pas le mental comme un Dieu vivant, mais qui étaient davantage à l’écoute de nos sensations intérieures. Les neurosciences ont découvert que 90 à 95% des messages provenaient de notre corps et étaient envoyés à notre cerveau. La grande majorité des informations de ce que nous vivons résident dans notre corps, celui-ci nous parle sans cesse, et le cerveau traite ces informations et en renvoie à hauteur de 5 à 10%. Une partie de moi très ancrée, sage et paisible, semble déjà avoir compris que le Savoir se situe dans le corps et non dans la tête.

Je me suis effondrée une seconde fois, puis une troisième fois en deux semaines. J’ai rarement ressenti de telles détresses. Si une fois. Lorsque j’ai pris conscience que mon petit-frère était différent. C’était de cet ordre-là. L’impuissance. Pourtant, aujourd’hui, dans cette situation, j’ai mon mot à dire. Je peux changer le court des choses, j’ai des alternatives. Difficiles mais possibles. Abandonner. Alors que j’ai toujours respecté mes engagements académiques, que j’ai toujours été diplômée avant de changer de voie, renoncer n’est pas un mot que je connais dans mon parcours scolaire ou professionnel. Abandonner ce que j’ai mis des mois à construire, ce dont j’étais fière, un projet que j’ai porté et dans lequel je m’étais projetée. Quelle décision difficile mais pourtant évidente.

A ce moment précis où je prends conscience que c’est la seule solution, j’ai l’impression que je me suis lancée dans ce projet pour les mauvaises raisons, pour des raisons approuvées par la logique seulement. Le savoir académique, la reconnaissance, la légitimité, l’excellence, le seul chemin qui permet de ne pas « reculer » dans mon parcours, mais d’avancer, de franchir un échelon de plus et quel échelon ! C’est comme si je réalisais le rêve de quelqu’un d’autre, que j’avais été poussée par d’autres, cette même sensation que de porter des bagages qui ne sont pas les miens. Exactement similaire à ce sentiment d’injonction au bonheur lorsque tu voyages ou que tu t’installes à l’étranger, car un tas d’autres personnes rêveraient d’être à ma place. J’ai souvent l’impression de porter des jugements, des contraintes, des « il faut » qui ne sont pas les miens et que pourtant je m’impose. Un autre sujet à travailler…

Transformer l’échec en opportunité, rapidement. Finalement, reprendre un Master en Développement des Personnes et des Organisations dans le même semestre, dans la même université, objectif plus concret, vivant, dynamique, sécurisant, en accord avec mes aspirations profondes, avec ma personnalité. Je vois davantage mon fil conducteur, la finalité de mes actions, et comment je vais pouvoir ancrer ce que j’apprends dans mon avenir. J’ai soif de cette proximité entre moi, ce que je suis, ce que je porte et les autres avec ce qu’ils sont et ce qu’ils portent. J’ai envie de leur tendre la main, de les accompagner, de les voir agir et réagir, de les voir déposer les masques, se battre contre ce qui les chagrine, les bouscule à l’intérieur, les voir devenir eux, et ça, je ne pouvais pas le faire d’une manière aussi impliquée et gratifiante, pour moi et selon les éléments qui me définissent, dans le monde de la recherche. Lorsque j’ai confié mon mal-être à quelqu’un que la vie m’a fait rencontrer à Québec, cette personne m’a répondu que mon intention était d’une très belle clarté, que je souhaitais reconnecter les gens à leur sagesse intérieure. Frissons.

Etre libérée d’un poids intérieur, mais accuser le coup d’avoir mis tant de signaux sous silence. Fatigue, manque de concentration, poussée d’acné comme je n’avais pas eu depuis un an, depuis que j’avais appris à être en harmonie, depuis mon sentiment de plénitude absolue, d’appartenance et d’équilibre, et je vous passe d’autre bobos étranges et pas très glamour. Ca été très difficile de me retrouver dans le creux de la vague après avoir passé autant de temps au sommet de celle-ci, ou du moins dans le mouvement de la vague. Ca m’a mis une belle claque, très violente mais pleine d’humilité aussi. De me rendre compte à quel point parfois c’est difficile de ne pas se sentir à sa place et de se sentir coincée. Me sont revenues à l’esprit toutes ces personnes qui s’étaient confiées et que j’avais un peu brusquée en leur disant que ce n’était pas si difficile de prendre une décision, qu’il fallait vraiment le vouloir pour agir. Agir oui, mais pour faire quoi ?

Etre accompagnée et comprise dans mes démarches par tous et de tous. Ici ou ailleurs. Réconfort. Jamais le mot échec n’a été prononcé, puisqu’ici au Canada ce mot n’existe pas, ils ne voient que des opportunités, des façons de rebondir après avoir essayé et osé, et trouver sa voie pour être heureux. Prendre du plaisir en travaillant, voilà ce que j’ai retenu. La passion pour ce que l’on fait ne s’invente pas, ne se décrète pas, on la porte en soi ou non. Sans doute que l’article scientifique que j’ai lu sur l’effet d’une passion harmonieuse sur le fonctionnement optimal au travail (appelé flow) m’a bien aidé à réfléchir sur cette notion de plaisir et de performance dans ce que nous entreprenons chaque jour. Se sentir à sa place, c’est trouver une satisfaction en ce que nous faisons, et nous le menons avec d’autant plus d’efficacité, de plaisir et de facilité si c’est le cas.

Que c’est bon lorsque toutes les parties de soi, et toutes les parties de notre vie, sont en accord, y trouvent leur compte, se sentent sur le bon chemin. En réalité, je pense que nous avons souvent, très souvent, le choix de changer quelques éléments qui nous permettent d’atteindre cette satisfaction intérieure, si on arrête de se raconter des histoires en continue. J’ai décidé de rester au Canada, car je me suis réellement posée la question à haute voix et dans mon cœur, et ma réponse était que je me sentais à ma place ici, mais seulement pas à ma place dans ce que je faisais. Changer, ce n’est pas tout balancer par la fenêtre, c’est peut-être prendre point par point ce qui ne nous procure pas de plaisir et voir ce que l’on peut faire avec pour le transformer en quelque chose qui nous correspond davantage.

Je ne sais pas où je vais, encore une fois, mais j’y vais avec davantage de sérénité. Je repars à l’aventure. En fait, je n’ai jamais cessé d’y être. Lorsque l’on part dans une direction, on ne s’attend pas à tous ces changements et rebondissements. Essayer de me laisser porter, de lâcher-prise, et de m’écouter bon sang !

Mon livre commence à se vendre en magasin, j’ai des retours de quelques librairies pour aller faire des dédicaces… c’est à peine croyable. Je suis largement encouragée par des maisons d’éditions pour écrire un roman cette fois-ci. Si ça, ce n’est pas le bonheur qui frappe à ma porte d’une manière discrète, presque timide… La porte de mon cœur qui se met à trembler de plaisir. De passion. Ma passion.

Découvrez également mes aventures de voyages dans le Pacifique publiées chez Cultura en livre papier ou en version numérique 🙂

Marion Swar Merignac.jpg

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4 thoughts on “Échouer, cette lumineuse opportunité”

  1. Coucou Marion,
    Et ben…. la vie n’est pas un long fleuve tranquille !!
    En fait, tu es en train de t’apercevoir que rien n’est écrit….les choix c’est toi qui les fais, mais ce n’est pas toujours facile ! et plus tu grandis (vieillis ?) plus tu as de paramètres qui te freinent…..
    Continues ton chemin, kiffes la vie, y’a des hauts et des bas, mais c’est ça qui te façonnera !
    Personne ne se trompe jamais, faut juste s’en apercevoir, le reconnaitre et l’accepter…. ce que tu fais, c’est cool….. Les lignes droites, c’est monotone …. le plus important c’est de savoir rebondir…. profites d’avoir des ressorts sous tes pieds…. ils ne seront pas toujours là…
    grosses bises
    Eric

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  2. Merci pour cet article sincère … J’aime décidemment beaucoup ta plume …
    Tu es très inspirante ! Tu devrais si je peux me permettre, faire un article sur ton parcours avec l´écriture … Je serai la première à le lire !
    J’ai des envies secrètes de publier un livre moi aussi … Un jour j’aimerai me lancer … Et qui sait, peut-être que je viendrais te demander conseil …

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    1. Merci Annabelle ! 🙂 C’est très gentil et ça me touche beaucoup ! Je sais qu’il y a des interviews qui vont sortir bientôt pour la publication de mon livre qui parleront de mon parcours. Je les transmettrai sur ma page Facebook 🙂
      Ne lâche rien, écris et un jour lance toi ! Qui ne tente rien n’a rien ! 🙂

      Aimé par 1 personne

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