Voyage intérieur

Ma fille, tu seras chercheure

Première semaine de cours. C’est un peu comme une tornade qui s’abat sur ma vie. Beaucoup d’éléments d’un coup, de possibilités, de responsabilités, l’agenda qui se noircit pour les semaines à venir. Dix à quinze articles de recherches scientifiques en anglais technique d’une vingtaine de pages à lire chaque semaine. Trois cours en tout. Tout le monde se disait « ça ne va pas être grand-chose dis-moi… ». C’est tout le contraire. S’ajoute les travaux à rendre, les rapports de lecture, les présentations de revues scientifiques, les ébauches de cours à donner, … Puis les livres évidemment obligatoires, optionnels, suggérés, conseillés. Ça c’est juste les cours.

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Viens notre sujet de thèse. Les recherches qui nous intéressent vraiment et sur lesquelles nous devons nous documenter, étayer notre bibliographie, et nos idées. Toujours plus d’articles et de livres.

Puis, être assistante de recherche pour des chaires scientifiques, aider à collecter, trier, classifier, interpréter les données ; à élaborer des modèles, des process, des théories ; partager nos avis, nos expériences, nos idées, créer du lien et faire du réseau.

Enfin, être assistante de cours puis chargée de cours par la suite. S’approprier les cours, assister les professeurs, corriger les copies, faire les retours sur les projets des élèves. Toujours plus de lectures.

Occasionnellement, assister à des colloques, des conférences, des réunions ici ou ailleurs. Présenter ses articles, ses avancées, devant des comités de chercheurs, en français ou en anglais. Pour quelques minutes de présentation, des heures de préparation.

Tout cela ne va évidemment pas me tomber dessus la semaine prochaine. Petit à petit incorporer le blanc d’œuf dans le chocolat et mélanger…

Mon cerveau resté deux ans « au repos », sans stimulation réellement intellectuelle, flanche. Dans un même mouvement il fait surgir des idées à la vitesse de la lumière, des explosions d’évidences, des connexions entre les zones d’ombre ; et me plonge dans un brouillard épais, sans logique apparente, en état de panique. Je dors mal. J’entends les trains de mes pensées circuler toute la nuit, bruyants, inorganisés, pesants. Des wagons et des wagons d’interrogations. « Quels sujets ? Quels sujets bon sang ?! Quels livres ? Il faudrait se renseigner sur la Psychologie Humaniste. Demain bibliothèque. Répondre aux mails, structurer la semaine, commencer le devoir à rendre pour la semaine prochaine, s’avancer. Il y a trop de jours, trop de travaux, trop de projections au long terme. Plutôt leadership, pleine conscience, conscience émotionnelle, intuition, créativité, authenticité du manager, accompagnement du développement des soft skills ? Spiritualité au travail ? Un peu de tout ça. Non. Cibler. Dans quel contexte ? Par où on commence ?! Dormir. »

Alors je m’excuse d’avance, humblement, et de tout mon cœur. J’ai déjà de la peine pour moi, et pour vous. Je m’excuse si cette année, pour une fois, j’oublie de vous contacter en premier, de répondre à vos appels et messages. De faire la morte. D’avoir la tête ailleurs. D’être désagréable et d’avoir peu de temps à vous consacrer. Ça sera le cas, sachez-le. Je m’excuse si je ne suis pas la fille sociable que j’ai été, à sortir, à boire, à chanter, à vivre de balades et de couchers de soleil. J’espère pouvoir vous demander pour cette fois-ci d’insister avec vos messages, d’être indulgents et patients, de m’ouvrir les bras lorsque je trouverais le temps de vous répondre ou de vous voir. Je vais avoir besoin de vous dans ces moments-là, n’en doutez pas. Je vais avoir besoin de vous pour me ressourcer, boire un peu de légèreté, parler d’autres choses, de choses simples, anodines, quotidiennes. Je vous le dis d’avance, faites-moi rire, parce que ce n’est pas les centaines de pages que je vais ingérer qui vont me faire travailler les zygomatiques.

Si je doute de ma voie rappelez-moi, comme je l’ai fait à moi-même toute cette semaine, que c’est pour engranger du savoir que je me suis lancée dans un doctorat. Il me fallait bien un défi plus grand après un parcours scolaire en ligne ascendante, une proposition d’embauche, une année de voyages, une année de développement personnel, un bouquin, des rencontres fabuleuses, des émotions merveilleuses. Devant cette aisance de vie il me fallait bien un peu de difficultés. Il fallait bien que je monte encore d’un niveau. Que je teste quelque chose d’encore différent. On s’habitue vite aux sensations fortes, à ce vertige intérieur. Le tourbillon du toujours plus. Et oui Madame, Monsieur, à l’étranger en plus ! Loin de tout et de tous ! Perdue seule de l’autre côté de l’Atlantique, sans repère, sans balise de sécurité, sans épaule pour pleurer. Au moins, pas de distraction… Pas d’atelier où « oh mais l’année dernière c’était trop bien », pas de week-end entre potes « ah mais ça je ne peux pas louper », pas de sorties « nan mais là c’est la soirée de départ, d’anniversaire, d’au revoir, d’emménagement, truc-muche », pas de stage à l’autre bout de la France « nan mais c’est trop d’amour, de joie, de lumière, t’imagines pas ce que ça peut m’apporter cette paix collective. Trop peace ! ». Rien. Coupée de tout. La tête dans les bouquins. Lire. Ecrire. Lire. Ecrire. Parler. De science du management. Pour devenir l’experte dans ma catégorie. Pour atteindre le plus haut niveau d’études, pour avoir le titre de « Docteur » à côté de mon nom, pour être incollable. Pour faire partie de l’élite – ce n’est même pas moi qui le dit… mais ça a le mérite d’être motivant, motivant à condition que ça soit pour partager les découvertes. Oui, parce qu’il faut l’avouer, j’ai ce côté assez fier qui jusqu’ici m’a poussée toujours plus loin dans mes démarches, en fuyant l’échec mais en le redoutant.

Alors, si vient l’échec, parce qu’après tout, je n’en sais rien si c’est fait pour moi tout ça ! Si je vais être à la hauteur de mes ambitions ! Surtout, ne pas en faire un drame, surtout rebondir, voir ça comme une opportunité, une chance qu’on m’a proposée et que j’ai acceptée, que j’ai tentée. Une expérience de vie. Une leçon. J’espère que vous serez là, vous mes amis, mes amours, ma famille, mes petites planètes, mes soleils.

Voir tout cela comme un jeu, on manipule des idées, des concepts, des théories, des paradigmes – termes qui définissent des choses bien différentes nous a-t-on dit et qu’on va devoir apprendre à utiliser de manière juste. Accumuler des connaissances, les assembler, les contre dire, les critiquer, les orienter, pour en extraire un mouvement nouveau, ajouter notre patte à l’édifice, notre pierre à la construction des principes de demain. Ça parait un peu abstrait comme ça. Ça l’est par certains côtés. C’est un peu un monde à part que j’ai encore du mal à appréhender, à intégrer, à comprendre. Mais soudain, ça me fait penser à la jeune journaliste du film « Le Diable s’habille en Prada » qui pense se moquer totalement de la mode, de ses principes, de ses courants, de ses évolutions et de ses codes, lorsqu’elle arrive pour un entretien d’embauche. Elle se moque presque ouvertement de sa boss qui lui fera remarquer très sèchement que malgré son désintérêt le plus total au monde de l’apparence, le pull bleu qu’elle porte a une histoire, une créatrice, une raison d’être, une vie qui a impliqué plusieurs centaine de personnes, et qu’elle a forcément été d’une manière ou d’une autre influencée par tout cela pour se retrouver aujourd’hui avec ce pull sur le dos. C’est fort, beau, percutant. Et ça s’applique à bien des choses dans notre quotidien.

Je découvre le métier de chercheur à travers ceux qui le sont depuis plusieurs années déjà. J’appréhende cet univers qui semble inaccessible, dissimulé, presque mystique. La course à la publication d’articles envers et contre tout, mais stratégique. Chaque décision, chaque élément est à présent lié à ma future carrière. Le choix de mes cours, mes notes, mes lectures, mes rencontres, mes implications, mes publications, mes conférences, mes séminaires, mes centres d’intérêts. Imbrication minutieuse et contrôlée. J’entends parler de ces revues classées tout en haut de la pyramide, le top, le Graal. Je vois presque les yeux qui brillent de certains chercheurs, leur ferveur, leurs mains moites d’excitation lorsqu’ils en parlent. Elles me laissent froides. J’entre dans une sphère d’ambitions qui m’est inconnue, supérieure à celle que je porte en moi. Supérieure ou différente ?

« Ah… tu vas devenir comme tous ces managers qui dirigent pour l’intérêt de l’entreprise, parce qu’il va falloir choisir un camp, il ne faut pas se faire d’illusions » m’a dit mon père lorsque j’étais à mi-parcours de mon Master. Sa fille Manager Qualité… dans la froideur des réglementations à faire appliquer, des règles pour faire régner l’ordre et la discipline. Sa fille Manager, au grand désespoir de son côté syndicaliste.

Je ne suis pas devenue Manager. Déjà à l’époque, je m’étais fait la remarque que je ne voulais pas choisir de camp. Alors il fallait sortir de cette guerre des tranchées visiblement établie et dont il fallait choisir un côté comme on me l’avait fait remarquer, puis par la suite obligée. Ils ont fini par choisir pour moi.

De belles envolées de pensées, des envies d’un monde meilleur, soudé, éclairé. Des idées, des inspirations, des élans du cœur, quelque chose m’appelle ailleurs. Oui, mais les matériaux me manquent. Aller les chercher. Créer soi-même. Trouver cette pièce qui manque au puzzle. Il y a toujours une pièce absente dans chaque problématique, car la problématique évolue. Archéologue sous la mer, je voulais faire petite. Evoluer en sous-marin pour révéler les trésors enfouis. C’est inscrit sur ma peau, sans que j’en ai prononcé un mot. Mon tatouage polynésien relate mon histoire, ce que le maitre tatoueur a compris de moi en quelques phrases échangées. Transmission de savoirs. Echange. Vision. Ecoute. Partage. Liens. Voyage.

Je ne pense pas que les chercheurs soient simplement des savants-fous heureux d’agiter leur matière grise. Bien des recherches, des théories, des modèles et des concepts ont influencé nos vies chaque jour au travail, dans notre quotidien, dans nos sociétés, dans notre consommation, dans notre santé, etc. Les idées naissent de ces « triturages » de cerveaux temporellement indéfinis, indélicats, précis, complexes, audacieux. Des idées reprisent parfois des années après pour les ancrer dans le concret de nos existences.

Alors mon besoin de reconnaissance et de réalité est meurtri dans ce que j’entends de la recherche. Avons-nous besoin de savoirs gardés pour certaines élites et connaisseurs qui les feront tourner tour à tour dans le manège des découvertes scientifiques ? Que demande le monde d’aujourd’hui à ces penseurs de demain ? Est-ce juste et moral de rendre accessible nos publications par seulement quelques hautes éminences ?

Alors j’entends de loin la petite voix de mon père qui me dit « Ah… tu seras chercheure ma fille, à phosphorer de belles idées qui resteront dans la théorie de la vie. »

Non, je ne serai pas chercheure placée dans cette tour d’ivoire à regarder avec envie ou fierté le nombre de publications et de citations de mes compères dans Google Scholar. Non, je ne serai pas chercheure à garder dans mon cercle de savants mes découvertes, mes avancées, mes croyances. J’espère, je souhaite, je veux, les amener sur le terrain, les partager avec ceux qui en ont besoin, me nourrir d’eux, me nourrir de la réalité. Je fais le serment de déployer mes forces à redonner ma science à ceux qui pourront l’utiliser chaque jour, l’appliquer, le faire évoluer, l’adapter. Non, mon ambition n’est pas de publier dans les revues en haut de la pyramide, mais aller au cœur des équipes et de les accompagner avec ce que j’ai appris. Guider les personnes sur leur chemin, ces personnes en recherche de sens et de justesse. Non, je ne serai pas chercheure. Je serai consultante, et chercheure et éventuellement professeure.

De l’énergie et du temps. De la volonté. Je doute de moi sans cesse. Heureuses seront les personnes qui m’entourent et qui s’agaçaient de voir ma vie si fluide et évidente. Alors soyez certains qu’en ce moment, je suis dans une période de vulnérabilité et de faiblesse, similaire à celle que vous avez pu connaitre, que tout être humain connait. C’est extrêmement difficile. Je manque d’énergie, de soutien, de joie, de courage, un jour sur deux. Je suis fatiguée et morte de trouille. J’avance aveugle mais pas sourde.

Alors, je m’observe intérieurement. Je me promets de serrer les dents, de garder en vue mon objectif de vie, de m’accorder du temps pour aller à la danse et méditer, de sauter et bouger et chanter comme une folle dans mon appartement pour relâcher la pression, laisser mon corps s’exprimer, remettre du jus là-dedans ! Je me regarde avec précision, discernement, bienveillance, amour, compassion, comme si j’étais une petite fille, car cette expérience que je m’apprête à vivre est exceptionnelle et je ne pourrais en ressortir que changée et grandie, succès ou non. Je prends mon courage à deux mains, j’ai peur, mon cœur bat un peu trop fort, les larmes montent dans mes yeux, mes mains tremblent un peu, la peur m’alerte et me sauvegarde, j’avance un pied et je franchis le seuil. Je me lance. J’y vais.

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3 thoughts on “Ma fille, tu seras chercheure”

  1. Bonjour,
    Le hasard n’est jamais coupable !
    Très belle découverte en deux articles lus …
    Cette ambition, cette force de caractère et ce vécu est assez impressionnant.
    Nous avons plus ou moins le même âge et je suis agréablement surpris de votre expérience de la vie : félicitations.
    Je reviendrais sûrement relire un ou deux articles et peut-être le livre … à condition d’avoir un autographe !
    Un leitmotiv commun à notre existence : courage, opiniâtreté et foi en ses capacités …

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  2. Je vous en prie, c’est amplement mériter déjà et ce n’est que répéter ce que vous dites de vous !
    Promesse à tenir car vos récits sont poignants et surprenants en rebondissements …
    Lecture fluide, cérébrale et pour certains une cure d’optimiste.
    À bientôt peut-être …

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