Voyage intérieur

J’aime en toi le nous d’eux

Je me balade sur la promenade plantée depuis la place de la Bastille. Le soleil brille, les fleurs diffusent leurs doux parfums, les gens sont assis dans la pelouse. Les enfants jouent et les amoureux s’embrassent, les oiseaux virevoltent et les rires volent. Alors je décide de m’asseoir, car je sens en moi que quelque chose a bougé, changé de forme ou de place… ça grandit, ça pousse, ça danse. C’est comme une vague qui m’envahit de sa chaleur de ma poitrine jusque dans mes jambes. J’ai envie de pleurer d’émotions, comme l’écrit Paulo Coelho.

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C’est le souvenir d’un geste. C’est le souvenir d’une sensation. Une main dans la mienne. Une main qui m’a accueillie, bercée, caressée, choyée, désirée, aimée. Une main qui a fait bouger des lignes toutes tracées en moi. Des lignes que je pensais ancrées en profondeur. Comme les lois de la Nature. Immuables. Une main qui par son mouvement et son intention a consolé une partie de la petite fille blessée en moi qui s’attendait à être meurtrie, rejetée, délaissée, encore une fois. C’est difficile à expliquer avec des mots. Cette main qu’il m’a donnée, ces bras, ce corps, ce sourire, ce regard, avec la même intensité, la même énergie, la même intention, comme si j’étais la première, la seule, l’unique. Cette main qui, dans mon schéma de vie, ne devait pas m’être destinée, n’était pas mienne et ne devrait pas être posée sur mon corps avec tant d’amour. Cette main que je pensais destinée à une autre, emprisonnée par une autre, marquée par une autre. Cette main elle était pour moi. Entièrement disponible pour moi. Elle était à moi. Elle était à moi, et en même temps, elle était à tous. J’étais présente à lui, pleinement, il était présent à moi. Nous étions eux, nous, toi, moi. Tous ensemble, indissociables. Je suis lui. Il est moi. Et donc, nous sommes eux. Ils sont nous. Sans distinction, sans frontière. Mais nous n’appartenons à personne. Nous restons nous, entièrement, pleinement, sincèrement.

L’amour qui se partage ne se divise pas. Voilà ce qu’il m’a appris. Voilà les mots justes. Je pleure. Je pleure parce que j’ai toujours pensé, senti, cru, l’inverse. Et aujourd’hui je sais. Aujourd’hui, je sens. Il m’a offert ça. Ce cadeau soudainement apparu au creux de ma paume. Ce cadeau que je croyais ne pas mériter, que je croyais voler avec culpabilité. Parce qu’on m’a appris que l’amour ne se donne qu’à un. Parce qu’on m’a appris que c’était mal d’aimer plus qu’un. Et dans ce geste simple, innocent, subtile, entier, il y avait l’amour que je n’attendais pas, il y avait l’amour d’un seul et de tous. En quelque sorte, il m’a appris à aimer. Il m’a appris à aimer d’une façon différente. Il a fait éclore cette boule de feu nourrie par la colère qui a déversé, en un passage, un torrent d’amour jusqu’alors muselé, séquestré, violenté. Il m’a donné ça. Ce truc. Cette sensation douce et forte. De l’amour sous toutes ses formes, toutes ses couleurs, sans s’inquiéter de la direction, du sens, de l’interprétation. Il a ajouté de nouvelles nuances à l’amour. Peu importe la finalité, il m’a offert la sincérité. Ça, c’était de l’amour à l’état brut, pur, puissant. Ça, c’était de l’amour qui donne vraiment.

Parce que l’amour qui se partage ne se divise pas. Par bien des façons, je peux dire que je l’aime. Je l’aime. Puisqu’il m’a transmis cet amour. Puisqu’il m’a donné envie de le partager. Puisqu’il m’a fait aimer les autres. Et lorsque nous nous aimions, nous aimions tous les autres avec nous. Comme une musique entraînant dans sa danse les mouvements de chacun. L’amour pluriel. L’amour inconditionnel.

Qu’est-ce qui fait que deux personnes se lient ? Quel est le phénomène à l’origine de ce lien si puissant ? J’ai lu des bouquins, des études, des tas d’explications scientifiques, psychologiques, biologiques, des poèmes, des romans, de l’Homme de Cro-Magnon à aujourd’hui. En réalité, nous n’en savons rien, il faut se l’avouer non ?

Je me fiche pas mal de ce qui les délie, de ce qui les sépare et les déchire. Je vous parle d’un lien que rien ne rompt. Je vous parle de ce petit truc qui survit après des années loin de l’autre, contre vents et marées, qui persiste dans l’absence et dans l’oubli.

Comment se fait-il quand vingt-cinq ans d’existence, je n’ai été touchée que par deux personnes ? Et les autres ? Pourquoi elles précisément, et pas toutes les autres ? Ces deux personnes sont pourtant si différentes. Je ne peux comparer ces deux histoires, puisqu’elles n’ont rien d’identique.

Pourtant, à chaque fois que je revois mon premier amour, même après des mois, des années, dénués d’échanges, je sais. Je sens. C’est une sensation subtile, enfouie, indescriptible, mais d’une puissance… Je ne l’aime plus. Pas comme avant. Il ne me manque pas. Je n’ai pas envie de le voir. Pas envie de lui parler. Je n’ai pas envie d’être avec lui. Juste en le regardant comme ça, il est devenu un parfait inconnu. Je ne sais plus grand-chose de lui. J’ai rencontré un petit garçon, et j’ai en face de moi un homme. Pourtant, lorsqu’il s’anime, qu’il parle, qu’il bouge, qu’il rit, qu’il raconte, mon regard change. Mon cœur sait. Je vois l’adolescent que j’ai aimé et que j’aimerais toujours. Je sens en moi cette fille qui aurait pu mourir d’amour. Elle le reconnait. Tous deux se reconnectent l’un à l’autre. Je le sens. Comme s’il faisait partie de moi depuis toujours et pour toujours. Mon corps connait le sien, c’est un savoir inscrit en moi. Une rencontre au-delà des moments que nous avons passés ensemble, au-delà des instants qui nous séparent. Une rencontre hors du temps, faisant presque partie d’une autre vie.

Je n’ai pas décidé. Je n’ai rien créé. C’est là. Sans m’en rendre vraiment compte chaque jour. Sans le vivre au quotidien. Je suis marquée à l’encre indélébile par son essence. Je n’en garde qu’une trace invisible. Qui décide alors d’imprimer en moi ce sentiment ?

Certains disent que c’est biologique, le corps parle. Pourtant, on oublie les pires douleurs et les plus beaux plaisirs. Le corps est ainsi fait que l’on oublie les sensations physiques de la souffrance et du bonheur. J’ai oublié, après deux heures à pleurer et hurler, les sensations atroces provoquées par l’aiguille qui vient gratter, creuser et piquer ma peau. Comme les mères oublient les supplices ressentis lors de l’accouchement. Mon corps a oublié les plaisirs intenses provoqués par l’union de deux corps qui se livrent une danse charnelle et passionnelle. Je me souviens de tous ces plaisirs et déplaisirs dans ma tête, mais lorsque j’en parle, mon corps ne peut reproduire les sensations avec la même intensité uniquement grâce à un souvenir. Le lien que j’évoque ne vient donc pas seulement du corps qui oublie.

Certains disent que c’est psychique, la tête invente. Pourtant, les maux passés créés de toute pièce par le seul pouvoir de ma volonté, de mes peurs, de mes rancœurs ; mes projections idylliques sur un avenir miraculeux et fictif ; toutes ces inventions qui partaient de mon cerveau et qui se diffusaient dans mon corps pour me faire ressentir peine ou plaisir, ne m’évoquent plus rien aujourd’hui. Pourtant, j’en ai créé des histoires. J’écris. L’imagination c’est un peu ma raison de vivre. Une fleur qui tombe telle la neige en hiver sur le parvis d’une église usée par le temps, et me voilà partie pour des lignes mal écrites sur le bord d’un cahier. Des idées noires qui ont pris naissance dans ma tête, au point de ne plus en croire en rien, au point de ne plus donner de valeur à la vie, de vouloir renoncer, d’en devenir malade et invivable ; je ne connais que trop bien, j’y ai passé la moitié de ma vie. Je connais le pouvoir de la pensée sur le corps. Pourtant, aujourd’hui ces pensées, qui m’avaient habitée, ont quitté les lieux en ne laissant que de la poussière. Ce lien que j’évoque ne peut venir uniquement de la tête qui oublie.

Ce n’est pas seulement la tête et le corps. Il y a autre chose. Il y a autre chose, car pour tous les autres, je n’ai pas ressenti ce lien inexplicable dont j’ignore tout. Peu importe la nature de notre rencontre, la longueur de notre relation, ou ce que j’ai partagé avec eux ou non. Il n’y a pas de correspondance logique entre chacun d’eux. Tout est hors de contrôle. Irrationnel.

Comment expliquer ce regard ? Ce regard qui se raconte autre chose que deux corps l’un en face de l’autre. Ce regard rempli d’électricité. Ce courant sous haute tension qui me traverse de part en part, et qui réveille en moi le meilleur comme le pire. Ce regard qui me transporte ailleurs. Vers un endroit que je connais sans le savoir. Tout mon corps répond à l’appel du sien. Comme si nous n’étions qu’un. J’ai envie d’écrire « nous », comme si je ne pouvais pas être la seule à vivre ça. Mais est-ce bien juste ? Est-ce que ces deux personnes, auxquelles je pense, ont partagé et partagent encore cette sensation que j’essaie en vain de décrire, en vain d’expliquer ? Suis-je la seule à vibrer de la sorte ? J’ai l’impression que c’est tellement fort, tellement évident, que je n’envisage pas l’absence de réciprocité. Et pourtant… L’ont-ils ressenti et ignoré ? Est-ce que ça peut faire peur cette sensation que l’autre vient compléter, avec ses propres fragments, une partie de soi ? Est-ce qu’on peut le ressentir et choisir de le refouler ? Est-ce qu’on peut ne pas le ressentir du tout ? Qu’ont-ils réellement vécu à mes côtés ? Sauraient-ils le décrire, l’analyser, avec impartialité, clairvoyance, comme s’ils observaient un phénomène extérieur ? L’ont-ils déjà vécu avec quelqu’un d’autre ? Est-il possible qu’un de mes autres compagnons l’ait ressenti et moi non ? Ai-je déjà provoqué cette sensation si étrange chez quelqu’un d’autre ? Suis-je la seule à penser à ce genre de choses ?

Alors j’ai décidé de me détacher des sciences qui ne mettent qu’en lumière ce que l’Homme peut voir. Les sciences ne nous racontent seulement qu’une partie de l’histoire. Les machines analysent et mesurent, détectent et révèlent, les phénomènes incroyables et inconnus qui nous intriguent et nous fascinent. Les machines donnent des fragments de réponses. Les machines sont créées par l’Homme. Selon un cadre qui lui est propre. Selon son un système bien défini de réflexion et de croyance. Limité. Contraint. Empreint de jugements et de critiques. Les sciences établissent des modèles que nous sommes en mesure de comprendre. Mais, essayez de comprendre l’incompréhensible…

Je me suis tournée vers des pratiques bien moins terre à terre, qui sortent du contrôle et de la norme que l’on veut imposer sur toute chose, qui vont toucher du doigt l’indicible, l’irrationnel, l’invisible. Vivre ce qu’on ne peut maitriser, ce qu’on ne peut expliquer, ce qu’on ne peut démontrer. L’expérimenter avec son corps et non plus sa tête. Renouer avec l’interdit et le tabou. Provoquer les sensations devenues muettes après des siècles de secrets. La peur comme garde du corps. La peur qui contraint au silence, car ce qui échappe à notre emprise nous terrifie. Une chasse aux sorcières pour éradiquer l’invisible et l’immaitrisable. Mais ce que le corps sait rien ne peut l’effacer. C’est inscrit en nous. C’est aussi ce que nous sommes. Des êtres mystérieux et incontrôlables.

Certains parlent d’âmes sœurs ou d’âmes jumelles. De rencontres déjà effectuées dans un autre espace-temps, une autre vie. Nous sommes comme attirés l’un par l’autre, c’est inévitable. Pour réparer. Pardonner ce qui n’a pas pu l’être auparavant. Evoluer vers une version meilleure de nous-mêmes.

Cependant, il semblerait que chaque partie – le corps, l’esprit et l’âme (dirons-nous) – s’entend sur ce point. Toute rencontre est une confrontation à soi-même, en étant confronté à l’autre. Elle nous permet de révéler nos blessures et nos peurs les plus profondes. Ainsi, elle nous donne l’occasion – si nous le voulons – de nous séparer de nos rancœurs et nos souffrances qui nous empêchent d’être nous-mêmes et d’avancer. Personne n’est responsable de ce que nous ressentons à l’intérieur de nous-mêmes. Je prends la responsabilité de mes émotions et de mes sentiments qui n’appartiennent qu’à moi. Si une parole, une action, me blesse, c’est qu’elle résonne avec une partie de moi en souffrance. Ces sensations mettent en lumière mes propres axes de développement. L’autre est le reflet de ce que je suis. Il agit tel un miroir qui me montre mes qualités, mes forces, mes lumières, mes blessures, mes peurs, mes obscurités.

On me répète sans cesse que je me pose trop de questions. C’est vrai. De votre perspective. Cependant, de la mienne, c’est faux. Portez un regard en moi, et vous verrez que ce sont les questions qui s’imposent à moi. Elles naissent quasiment de manière spontanée. Je ne sais pas qui a planté sa graine dans ma tête et dans mon corps, mais de ce petit rien jaillit une pousse qui prend peu à peu ses racines en moi. Un jour, elle se met à me chatouiller, à déplacer d’autres éléments, car elle prend de la place, elle s’étend. Et je sens ces points d’interrogation qui viennent griffer les autres plantes paisibles. Il me faut y répondre, sinon elle va pousser n’importe comment. Sinon elle va pourrir, ou pire, contaminer les autres. Celles qui, en symbiose, ont créé un environnement favorable à leur développement et à mon bonheur intérieur. Alors je cherche encore et encore à satisfaire sa soif de réponses. Je cherche de l’eau et de la lumière pour la nourrir correctement cette question née de nulle part. Je crois qu’il y a des gens qui sont faits pour se poser des questions. Comme d’autres ne s’en posent pas. D’autres sont faits pour agir, construire, créer de leurs mains, foncer de manière concrète.

Demandez moi d’agir, de créer, de fabriquer en engageant mon corps physiquement, et je pourrais le faire évidemment. Cependant, ça ne sera le geste le plus naturel, élémentaire, fluide pour moi. L’inverse est vrai. Il y a des personnes que cela ennuie de réfléchir, de tourner le problème dans tous les sens, de dire et contredire, même de parler ou d’écrire. Nous avons des facilités différentes. Je n’ai pas choisi de réfléchir sans cesse. Par contre, j’ai choisi d’en faire quelque chose. Sans cet attrait pour la pensée et la quête incessante de réponses rationnelles ou non, je n’aurais pas choisi de devenir chercheure. Cela fait partie de moi. Je ne peux pas m’arrêter sans renier ce que je suis profondément et sincèrement. Ma nature.

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