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Je porte la Vie

La dernière fois que j’ai écrit dans mon journal, j’étais entre deux vols, entre deux états. Aujourd’hui, je suis allongée dans mon lit en plein après-midi. Mon chat et moi sommes enveloppées dans nos couvertures, étendues, disgracieuses. J’ai en moi cette boule de feu qui bat et grandit, l’énergie des grands jours, l’inspiration.

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J’étais assise à cette table de café, mon mocha fumant devant moi, mes pancakes en bouche. Je l’écoutais me raconter son parcours, sa vie, ses projets, ses croyances. « C’est drôle ce que tu viens de me dire ça me rappelle une prise de conscience que j’ai également eue en Nouvelle-Zélande. Là-bas face à cette nature brute et émouvante, envahissante, j’ai été projetée dans le souffle profond du sens de la Vie. Ce courant fort qui te prend par surprise, comme une vague inattendue qui nous plonge dans les abysses, nous en dévoilant ses lumières et ses mystères. Tout s’est éclairé, j’ai trouvé mon chemin, j’ai senti le sol sous mes pieds et je me suis dit « ça y est, j’y suis ». Je me suis remplie de cette certitude, de cette confiance, de cette lumière que je porte encore en moi. J’aimerais tellement réussir à aider les gens autour de moi à éprouver cette sensation incroyable de s’être enfin trouvé. Ce sentiment magique d’être sur la bonne voie. Voilà pourquoi j’ai envie de travailler dans ce domaine du développement personnel et des émotions. Pour apporter des étincelles de Vie aux autres. »

Ce n’est pas exactement les mots que j’ai prononcés, mais c’est le message que j’ai transmis à cet homme qui a pris le temps de me rencontrer pour m’aider à faire les pas à venir. J’ai rougi d’être si vivante et impudique.

« Je peux te dire ce que je pense? », m’a-t-il demandé. « Je ressens beaucoup d’émotions en te voyant rougir de la sorte, en t’écoutant. Je suis ému. C’est beau.  Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir cette présence d’esprit à ton âge. J’ai mis vingt ans à comprendre ce dont nous sommes en train de parler. Si j’avais compris ceci à ton âge, ma vie aurait été bien différente » m’avoue t-il.

Je rougis de plus belle. Ce n’est pas la première fois que j’entends ces phrases. C’est perturbant de les entendre prononcer ces mots soutenus par ce regard. Ce regard dans lequel j’aperçois les projets qu’ils imaginent pour moi, leurs espoirs et leurs ambitions à mon égard. Ce regard me met toujours mal à l’aise, j’ai peur d’échouer face à leurs désirs de succès. Où vais-je si à 24 ans j’ai compris des choses qu’ils ont intégrées dans leur vie à 40 ? Ca m’effraie. Sans diplôme, sans formation, juste en parlant avec ces personnes que je rencontre et qui travaillent dans le domaine qui m’intéresse, ils ont envie de collaborer avec moi. Parce que j’ai des étoiles dans les yeux quant à mes projets et à l’avenir, parce que j’y crois, parce que j’en parle avec mes tripes, les mots sortent à une vitesse folle, j’ai les mains qui volent, le cœur qui bat et les tempes qui rougissent ; parce que je suis habitée. D’ailleurs, c’est drôle de voir que les hommes me fuient exactement pour la même raison dans mes relations amoureuses.

Après des semaines de sommeils agités, je décide de retourner voir ma praticienne de shiatsu (travail des énergies du corps basé sur les principes de la médecine chinoise). Elle me dit que mon cœur est beaucoup trop fort et qu’il faut rééquilibrer ses énergies. Alors qu’elle appuie sur les points stratégiques correspondants aux méridiens du cœur, je ressens physiquement le mal-être logé dans mon cœur. La douleur est à peine soutenable, et c’est aussi pour cela que j’aime le shiatsu, je sens réellement les effets sur mon corps au cours de la séance, puis séance après séance. Sur le point de l’estomac, cela fait si mal que je suis prise d’un fou rire. « Lorsqu’on vous fait mal, vous riez vous ? » La phrase me percute et me dérange. Les larmes montent, je pleure. Qu’ai-je fait ou non à ce cœur pour qu’il pleure autant à chaque fois que des techniques alternatives liées aux émotions (méditation, shiatsu) l’effleurent ? Qu’ai-je oublié de lui donner ?

Mon père me confirme qu’il y a chez moi une relation très proche entre mes rires et mes pleurs. Des larmes pour cacher des rires, des rires pour chasser des larmes. Lorsque j’ai un ressenti très fort et soudain, je passe facilement d’une joie profonde à une tristesse sans fin.

J’avoue à ma praticienne ne pas comprendre pourquoi mon corps a l’air si meurtri et perturbé alors que j’ai compris tellement de choses, j’ai répondu à tellement de questions et je me sens si bien aujourd’hui. Elle m’explique que les blessures émotionnelles sont ancrées bien plus profondément dans le corps que dans l’esprit, et qu’il met plus de temps à intégrer ce que la tête comprend, résout et pardonne.

Alors que je lui raconte mon année à l’étranger et mes projets futurs qui s’annoncent plutôt prometteurs, elle se met à rire : « il y a quelque chose qui vous résiste dans votre vie ? » Je lui réponds « oui, les hommes ! ». J’ai toujours eu le sentiment qu’on ne pouvait pas réussir dans tous les domaines. Puis, en lui détaillant mes rencontres et mes histoires, elle ajoute « mais vous vous trompez, ils ne vous résistent pas, c’est juste pas le bon moment pour vous. C’est vous qui résistez, parce que c’est incompatible avec vos projets. Vous, il faut que vous ayez un homme dans chaque port, pour rester libre, pour pouvoir continuer à voyager et à avancer avec vos ambitions. » Je souris, ce n’est pas tout à fait l’image que j’ai de l’amour.

Cependant, elle n’a pas tort. Je n’ai aucun regret car dans mes projets actuels il n’y a pas de place pour le compromis. J’ai choisi de leur donner la priorité car rien que d’y penser, ces projets me rendent heureuse et me ressemblent. J’ai un peu honte de le dire, mais je dois l’avouer, la plus belle rencontre que j’ai faite cette année est celle que j’ai faite avec moi-même. A vrai dire, j’ai encore plus honte d’avoir honte de le dire. J’ai l’impression qu’il y a un tabou important sur l’amour que l’on se porte à soi-même dans notre société. L’amour pour soi-même est interprété comme de la prétention, de l’égo mal placé. Pourtant, nous sommes la seule personne avec qui il nous faudra passer le reste de notre vie, alors autant apprendre à se connaitre vraiment et à s’aimer. Alors comme c’est mal vu de s’aimer, c’est mal vu de réussir (et c’est encore pire de le dire), c’est mal vu d’avoir du succès, d’avoir des opportunités et d’avoir le choix, d’avoir de l’argent, d’être heureux, et même d’aimer. « Le bonheur, c’est chiant » j’entends souvent, ça fait moins vendre, c’est moins drôle. Il n’y a rien à raconter lorsque tout va bien, c’est bien connu.

En marchant vers Bastille sur la coulée verte, ces phrases tournent en rond dans ma tête : « Qu’ai-je fait à mon cœur pour qu’il réagisse comme cela ? » Puis, une petite voix sortie des tréfonds de mon inconscient me répond « Tu sais très bien ce que tu lui as fait… ». Flash-back, images, ressentis, prise de conscience. Oui, je sais.

Je lui ai fait croire pendant quasiment deux ans que ma vie n’avait aucune valeur. Je lui ai répété pendant six mois, du matin au soir, du soir au matin, que je voulais mourir. Ma tête élaborait des plans d’actions, dans le métro où les rails semblaient m’appeler irrésistiblement, dans le labo où le scalpel reflétait mes envies lugubres dans son métal brillant, dans ma chambre qui juxtaposait la salle de bain pleine de médicaments. Un soir, comme la plupart des soirs, mes crises de sanglots étaient tellement intenses que je devais les étouffer dans mon oreiller pour n’alerter personne ; souvent je m’endormais exténuée d’avoir trop pleuré. Une fois, au beau milieu de la nuit alors que je n’arrivais à m’endormir à cause de ces pensées devenues obsessions, je me suis levée pour aller admirer la vue depuis le sixième étage de mon balcon. Le vide. Le vide en moi et le vide que me promettait la vue. Je suis retournée dans mon lit, écrire pendant des heures ce que je ne pouvais me résoudre à faire. J’ai réellement cru que je n’allais jamais m’en sortir, que ma vie allait être ainsi, une souffrance incommensurable et incessante. C’était tellement intense, tellement présent dans chaque partie de mon corps, dans chaque instant de ma vie. C’était inscrit partout. Il fallait que ça s’arrête. Le meilleur moment de mes journées pendant presque une année a été l’inconscience de la nuit, lorsque je dormais. Je chérissais ces moments de répits, j’ai souhaité qu’ils durent toujours, rendant mes réveils d’autant plus insupportables. Je criais, je pleurais, j’écrivais, je me consumais. Un feu immense avait élu domicile en moi. J’avais du mal à accepter l’idée qu’un fait extérieur ou qu’une idée créée par ma tête puisse à tel point se matérialiser dans mon corps, et agir sur moi comme si quelqu’un d’autre me dirigeait. Je prenais alors conscience de toute l’ampleur du lien corps-esprit, et ça me rendait folle.

Lorsque je relis mes textes écrits cinq années auparavant, je ressens encore cet état de détresse dans lequel j’étais, et une partie de moi adore ça. J’ai encore le goût du sang au bout de ma langue. Excitation. Parce que je me sentais tellement vivante à l’idée d’imaginer et de ressentir à travers mes lignes la description de ma propre mort. Parce que je n’ai jamais autant écrit de toute ma vie, à tel point que j’ai concouru au prix du Jeune Écrivain avec l’une de mes nouvelles et que les retours du jury étaient si positifs que je n’avais jamais été aussi heureuse d’être malheureuse. Mourir pour être vivante, ce n’est pas réellement vouloir mourir. Le mal est ailleurs.

Je ne pas pense qu’il y ait un corps sur cette planète, à moins d’être atteint d’une grave maladie ou d’être sous substance psychoactive, qui n’ait pas ressenti au moment de mourir ou d’un danger imminent, ce mécanisme incroyable de survie, ce combo impressionnant de molécules qui met en alerte tout ton corps pour l’empêcher de commettre l’irréparable. C’est l’un de ces instants – peut-être rares – où notre âme et notre corps s’unissent dans un mouvement désespéré pour nous rappeler qu’il faut vivre, à l’encontre de ce que nous martèle notre esprit. IL FAUT VIVRE. Il faut une sacré dose de courage et de désespoir pour aller au-delà de cet appel de survie. Il ne faut plus croire en rien de cette vie sur Terre, et je portais – comme je l’ai toujours fait – tellement d’espoirs. Je ne voulais pas mourir, même si je l’ai cru, je voulais que la souffrance cesse. Je voulais au contraire exister au-delà de l’être « aimé ».

Lorsqu’on me demandait « Mais qu’est-ce qui ne va pas ? », je répondais ou pensais très fort « Il ne m’aime plus ». J’avais 19 ans et je vivais un terrible chagrin d’amour. Alors c’est l’amour qui pousse les gens à sombrer dans ce profond désespoir de vivre ? C’est l’amour qui m’a poussée à me persuader qu’il valait mieux mourir que de vivre sans lui avec ce trou immense dans la poitrine qui m’aspirait un peu plus chaque jour ? J’ai mis deux années à tourner la page, là où d’autres mettent une semaine ou quelques mois déjà pénibles. J’ai plongé tout mon entourage dans une profonde incompréhension, dans un ennui total ou un dégout palpable. J’ai perdu la plupart de mes amis, un à un, face à cette situation qui n’en finissait plus. J’ai repoussé tous ces garçons qui se sont accrochés coute que coute, qui étaient doux, attentionnés, gentils, sincères, qui disaient m’aimer et qui s’occupaient de moi. J’ai menti à ma famille, à mes professeurs, à mes collègues avec mes fameux sourires cacheurs de détresse. « Marion c’est une fille agréable, facile à vivre, discrète et disciplinée à l’école, elle réussie, elle obtient toujours ses diplômes, elle trace sa route. » Je ne voulais pas de leur aide, je ne voulais pas de leur amour. Je voulais de ses absences, de ses doutes, de ses silences, de ses mots qui me déchiraient le cœur, de ses incertitudes en aller-retour. Ce n’est pas l’amour qui pousse les gens vers la détresse. C’est le désamour.

Quel manque d’estime de soi et d’amour pour soi-même il faut avoir pour pouvoir dire et croire au plus profond de soi que ma vie s’arrête, que ma vie n’est rien, sans lui. Quel manque de confiance en soi pour remettre entre les mains d’une autre personne sa vie toute entière. Quel vide immense à combler. Tout donner c’est la seule façon de tout perdre.

Chercher en l’autre l’amour que l’on devrait se donner à soi-même, se chercher soi-même dans les yeux de l’autre, est la meilleure façon de perdre toute son identité et toute la valeur de notre vie. Toute ma vie, je vais croiser le chemin de personnes qui ne m’aimeront pas, qui ne sauront pas me montrer leurs sentiments, peut-être même qu’ils seront mal intentionnés à mon égard en étant cloisonnés dans leur propre mal-être. Si je recherche le sens et la valeur de mon existence en la présence et en l’approbation des autres, je vais souffrir toute ma vie, et je ne saurais jamais qui je suis. Je vais passer à côté de ma propre personne, de ma propre vie.

Aujourd’hui, chose dont je n’avais pas conscience à 20 ans, je peux répondre à celui qui dit ne pas m’aimer droit dans les yeux « J’ai assez d’amour pour moi pour supporter cette situation et continuer à vivre ». Je dirais même : à vouloir vivre. Tout en ne le détestant pas, tout en ayant encore de l’amour pour lui d’ailleurs. C’est ça l’Amour pour soi et pour l’autre. J’ai lu aujourd’hui un article sur l’amour justement, où l’auteur écrit que l’expression « aimer d’un amour inconditionnel » est une expression faussée. Cela voudrait dire qu’il existe un amour avec des conditions ? L’amour est sans limite et sans condition. Il est.

J’ai eu la chance de saisir les opportunités que la vie m’a offerte pour me sortir de cette situation en allant étudier à Lyon où j’ai pu m’échapper et être quelqu’un d’autre, puis en voyageant une année pour enfin me trouver et être moi. Je viens de réaliser que j’ai trouvé un accord serein dans ma vie, mais que mon corps a absorbé et subi beaucoup de rejets et de maltraitances, dont je suis d’ailleurs la seule responsable. Longtemps, chacun a cherché quelqu’un à accuser. Longtemps, je l’ai haï ce garçon de jouer avec mes sentiments et mes faiblesses. Il est toujours plus facile de rejeter la faute sur autrui que de se regarder dans le miroir. Je suis seule maitre de mes décisions quant aux évènements qui s’imposent à moi. Je décide de me faire souffrir ou de m’élever. Aujourd’hui, je réalise à quel point tout ceci me parait loin, futile et absurde, ma tête a depuis longtemps fait le deuil de cette période de ma vie et a vécu tellement de choses tellement plus intéressantes et riches depuis. Cependant, de toute évidence, mon corps a été imprégné par ces évènements d’une manière très douloureuse, et il me faut lui demander pardon. Pardon d’avoir voulu arrêter de vivre, pardon d’avoir trahi cette vie précieuse donnée par mes parents, cette vie sacrée donnée par l’Univers, d’avoir répété qu’elle ne valait rien, puis par la suite d’avoir dit que c’était sans importance. « Ce n’est pas grave », mots que je prononce souvent pour toutes ces choses qui me touchent profondément et que j’ai du mal à accepter.

Les méthodes actuelles de psychologie cherchent le plus souvent à chercher les causes et à définir les origines de ces évènements. Cependant en faisant cela, ces méthodes cherchent également à porter des accusations, le plus souvent sur les parents évidemment. Je n’en voudrai jamais à mes parents, je suis intimement persuadée qu’ils ont fait exactement ce qu’il fallait à tous les moments de leur vie, avec les éléments qu’ils avaient en leur possession. Cela ne m’avancerait à rien d’accuser les comportements de mes parents. Nous naissons tous avec des forces, des faiblesses, des personnalités différentes. Ce n’est pas un fait exceptionnel de ressentir ce mal-être passager à l’adolescence, ma personnalité plus sensible et plus impulsive a surement rendu les choses plus difficiles à gérer. C’est pour cela que j’ai envie d’aider les gens à ressentir et à interpréter leurs émotions dès le plus jeune âge, sans quoi les effets peuvent être dévastateurs à tout moment, dans tous les domaines de notre vie. J’ai envie de les aider à trouver qui ils sont au plus profond d’eux-mêmes, à trouver leur voie intérieure, leur révéler qu’ils portent en eux un grand pouvoir.

Je ne devrais pas avoir honte aujourd’hui de dire et d’écrire que j’éprouve un amour sincère, simple et profond pour la personne que je suis, car si nous nous aimons pas, un jour ou l’autre nous mourons, par bien des façons. Je ne devrais pas avoir honte de dire que je ressens dans mon corps et dans ma tête de la joie, de la sérénité, de l’amour, de l’espoir, de l’envie, de la confiance ; que je porte la Vie.

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